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Jeudi 15 octobre 2009 Numéro 547
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Série d'articles sur l'autisme dans Le Devoir
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Paru le samedi 10 octobre 2009 sur Le Devoir

Source
www.ledevoir.com/2009/10/10/271133.html

Bienvenue à Autismapolis Louise-Maude Rioux Soucy
Édition du samedi 10 et du dimanche 11 octobre 2009
Mots clés : Autisme, santé, Éducation, Québec (province)

Voyage intérieur au coeur d'une autre intelligence


À force de répéter que les autistes ont du mal à entrer en relation avec les autres, qu'ils ne communiquent pas, que les codes du monde moderne leur échappent souvent, on oublie qu'ils ont aussi des forces et des habiletés dont certaines sont hors du commun.


Chez les Barron-Blackburn, c'est un peu Autismapolis. Stéphane, le père, est atteint du syndrome d'Asperger, tout comme son plus vieux, François. Olivier, le benjamin, est lui aussi autiste, mais de type Kaner, soit le plus répandu. Puis il y a Sylvie, la femme de leur vie, qui sans parler «la langue autiste» sait toujours comment toucher leur coeur. «On est dans un monde d'autistes ici. Toutes les idées sont dites une à une», résume Stéphane Blackburn, en pesant chacun de ses mots.

Dans cet univers feutré, la routine est reine. Et les fous rires nombreux. «Nous sommes très unis et je dirais beaucoup plus heureux que la moyenne des familles québécoises.» Il n'en a pas toujours été ainsi. Avant la venue d'Olivier, les Barron-Blackburn formaient une famille comme les autres, à quelques excentricités près. La naissance du petit dernier aura servi de révélateur. À deux ans, Olivier ne se tenait pas assis. À quatre ans, il ne disait toujours pas un mot. Et il faisait des crises terribles.

À force d'investiguer, le diagnostic est finalement tombé: autisme. La nouvelle a eu l'effet d'une bombe pour les Barron-Blackburn, qui mettaient le pied dans cet univers parallèle pour la première fois. Au fil de leurs lectures, des intuitions se sont précisées, des mystères se sont éclaircis. C'est ainsi qu'ils ont découvert que François et Stéphane avaient eux aussi une forme plus légère de troubles envahissants du développement (TED), le syndrome d'Asperger.

Stéphane Blackburn a su très tôt qu'il était différent. «J'ai passé ma vie à me demander ce que j'avais.» Maintenant qu'il a sa réponse, l'ancien professeur de philosophie cherche à changer les perceptions que les gens ont de l'autisme. Il a écrit un livre qu'il a intitulé Dieu merci, les autistes sont là!. Jolie boutade pour rappeler au monde que l'autisme n'est pas une fatalité, mais une autre réalité qui a toute sa place dans nos sociétés.

C'est aussi l'opinion de Brigitte Harrisson, une autiste de haut niveau qui a mis au point une approche inédite pour aider les autistes à exploiter leur plein potentiel. «L'autisme, ce n'est pas une fin en soi, c'est le début d'un parcours», résume sa collègue, Lise St-Charles. Mais encore faut-il sortir des idées reçues. «On lit partout ce que les autistes ne font pas, mais jamais on ne lit ce qu'ils font», déplore Mme Harrisson, qui a entrepris de décrire l'autisme de l'intérieur.

Pour les spécialistes, Mme Harrisson est une source inépuisable d'informations. Le Dr Laurent Mottron, spécialiste des TED, la compare à une pierre de Rosette, pièce-clé dans le déchiffrement de l'égyptien hiéroglyphique. «Je suis une espèce de dictionnaire de traduction. Le Dr Mottron compare ça à des hiéroglyphes égyptiens. On a deux symboles. Pris séparément, on n'a jamais trouvé ce qu'ils voulaient dire. Mais quand on a trouvé la classification, la fonction, on réussit à les comprendre en combinaisons. Pour le Dr Mottron, c'est exactement ce que je fais quand j'explique le fonctionnement interne de l'autisme.»

Voir, ce n'est pas toujours percevoir

Dans la littérature scientifique, on lit généralement que les TED affectent la façon dont les personnes communiquent et entrent en relation avec les autres. Ces troubles modifient également la façon dont elles perçoivent leur environnement. «On a exactement le même équipement de base que vous, les neurotypiques, mais au lieu d'être connectés en Windows, on est connectés en Macintosh», simplifie Mme Harrisson.

Chez les autistes, cette plateforme ne discrimine pas l'information. Le neurotypique qui fixe un objet le verra devenir plus net et plus foncé tandis que le reste autour s'estompera. «C'est ça, percevoir, détacher un morceau de l'environnement, explique Brigitte Harrisson. Votre cerveau fonctionne comme une transmission d'automobile automatique. Vous ne sentez rien, vous n'avez pas d'efforts à faire pour déchiffrer le monde.»

L'autiste, lui, voit tout au même plan. Il voit donc, mais il ne perçoit pas. Idem pour ce qu'il entend et ce qu'il touche. «Quand tu es autiste, ta transmission est manuelle», poursuit l'ancienne travailleuse sociale. Les entrées se font donc une à la fois, de façon consciente, au prix d'une gymnastique cognitive complexe. «Il faut que tu ailles porter l'information à l'intérieur et que tu la gères avec tes trois canaux -- moteur, cognitif et langagier -- pour la rendre jusqu'au bout de ton cerveau. Une fois l'information rendue là, c'est ton intelligence qui la traite. L'autiste est intelligent, c'est la haute vitesse qui ne marche pas.»

Ce qui n'empêche pas certains d'entre eux de devenir très performants dans cette gymnastique de haute voltige, spécialement les autistes dits de haut niveau comme Brigitte Harrisson, qui est capable de traduite le langage sonore commun à tous les humains en langage conceptuel tel qu'il est reçu par les autistes. «Quand les gens voient Brigitte fonctionner, ils se disent: non, ce n'est pas une autiste. Ou encore: elle est guérie. Mais c'est faux. En fait, la voiture de Brigitte est toujours manuelle, mais Brigitte est devenue une excellente conductrice», explique Mme St-Charles.

Chez les gens atteints du syndrome d'Asperger, les troubles sont souvent plus légers. La plupart ont même des capacités de mémorisation exceptionnelles. Stéphane Blackburn, lui, se présente comme un grand spécialiste d'Aristote, diplômé en philosophie. «À l'université, j'avais la mémoire absolue, c'est-à-dire que j'avais la capacité d'enregistrer tous les instants de tous les cours.» Asperger comme lui, son fils François a parlé tôt et excelle à l'école.

Un autre langage

Le parcours d'Olivier a été autrement plus difficile. Complètement prisonnier de sa bulle, le petit Kaner a fait une première phrase sensée à l'âge de quatre ans grâce aux services intensifs qu'il a reçus de deux à cinq ans au centre de stimulation L'Envol, à Victoriaville. Auparavant, Olivier n'avait jamais parlé de façon intelligente. Il faisait ce que les scientifiques appellent des écholalies. «Il utilisait les lettres, les chiffres, les nombres. On l'entendait faire ses opérations mentales, mais c'était sa voix électronique qui décortiquait tout ce qu'il faisait et entendait.»

Jusqu'au jour où Stéphane est convoqué à l'école pour voir son fils. «Je le vois s'installer devant un cahier à anneaux sous lequel se trouve une bande de velcro. Il l'ouvre et commence à regarder un paquet de dessins plastifiés. Il en choisit un et le met sur la bande. Puis, il en choisit un autre et ainsi de suite. C'était manifestement un choix calculé. Il tire ensuite sur la bande de velcro pour la détacher. Il va voir une monitrice. Il tire sur sa manche. Elle fait: oui, Olivier. Il lui montre la bande en pointant chacun des pictogrammes et en disant verbalement, en même temps: "Catherine, je veux du yogourt, s'il vous plaît."»

Le choc a été tel que Stéphane s'est rué vers la maison, bouleversé. «Sylvie m'a demandé ce qu'il y avait et j'ai répondu: "Il parle!" C'était la première fois que je voyais Olivier organiser un discours. Il avait quatre ans.» Aujourd'hui, Olivier peut soutenir aisément une conversation, pour peu qu'on lui laisse le temps d'organiser ses idées. «Olivier est non seulement capable de parler, mais il écrit mieux que son grand frère qui parle comme un enfant normal. Son français écrit est sans fautes. Pas de fautes de grammaire, pas de fautes de syntaxe, pas de fautes d'orthographe.»

Et il est plein d'humour. Au bout du fil, le garçon de 11 ans répond sans se défiler aux questions de la journaliste. Tu le trouves comment, ton papa? «Je le trouve malcommode. On aime beaucoup jouer aux débiles.» Ça se joue comment? «Il faut faire le twit.» Vous riez beaucoup à la maison? «Tellement! Dès qu'on est sérieux, il y en a un qui fait le twit et tout le monde rigole!» Vraiment, on s'amuse beaucoup chez les Barron-Blackburn.

Ce qui n'empêche pas le patriarche de se faire du souci pour lui et pour ses fils. Pendant 12 ans, M. Blackburn a enseigné la philosophie avec passion à des cégépiens. Mais depuis, il a démissionné, à bout de souffle, non pas à cause de ses élèves, mais brisé par ses collègues qui ne prisaient guère ses manières excentriques. Pendant un certain temps, M. Blackburn a conduit des camions, mais il a jugé que «ce n'était pas sa place».

Aujourd'hui, le philosophe perçoit l'aide sociale, une situation qu'il déplore. «J'ai un énorme potentiel qui n'est pas utilisé.» Il n'est pas le seul: le monde moderne ne sait pas quoi faire de ces travailleurs autistes qui ont pourtant de grandes qualités, au premier chef leur fiabilité, leur performance et leur productivité hors du commun. Pour peu qu'on les encadre et qu'on leur offre un environnement rassurant, à leur image.

«De nos jours, on ne reconnaît pas un autiste au fait qu'il a des symptômes, mais au fait qu'il est capable ou non de s'insérer en société, croit Stéphane Blackburn. Je crois que plus la société va resserrer son cercle de la normalité, plus on va retrouver d'autistes.»

Paru samedi le 10 octobre 2009 dans Le Devoir


Une autre façon d'apprendre Louise-Maude Rioux Soucy , Pauline Gravel
Édition du samedi 10 et du dimanche 11 octobre 2009
Mots clés : apprentissage, autisme, santé, Éducation, Québec (province)

 

Photo: Jacques Nadeau
Au Québec, les enfants autistes reçoivent des soins spécifiques pour surmonter leurs difficultés d'apprentissage. Ceux-ci touchent principalement le comportement, la communication et l'interaction, des approches qui font parfois de vrais miracles, mais qui laissent encore trop d'enfants dans l'ombre. En effet, ces approches laissent en plan des besoins encore plus criants qui touchent à la perception, au traitement de l'information et aux émotions, croient Brigitte Harrisson et Lise St-Charles, qui ont fondé Concept ConsulTED.


Brigitte Harrisson parle en connaissance de cause. Cette autiste de haut niveau a mis au point l'approche Saccade, qui s'attaque en priorité aux déficits sensoriels des autistes. Pour entrer en relation avec le monde, l'humain utilise le toucher, la vue et l'ouïe, et fait appel à ses facultés motrices, cognitives et langagières pour les interpréter. «C'est comme une équipe de hockey, illustre Mme Harrisson. Chez vous, les neurotypiques, les passes se font sans que vous vous en rendiez compte. Nous, on a une équipe d'élite encore plus performante, mais qui ne fait pas de passes. On voit, on entend et on touche, mais on ne perçoit pas.»

Résultat: plusieurs enfants ne répondent pas aux approches intensives et restent prisonniers de leur bulle, déplore Lise St-Charles. «Les gens travaillent très fort en ce moment pour développer les habiletés sociales, c'est la grosse mode. Mais c'est une erreur fondamentale de se contenter de cela. Ils travaillent dans le haut de la pyramide alors que les autistes sont coincés dans le bas de celle-ci, dans le monde des perceptions.»

C'est un peu comme mettre la charrue devant les boeufs, poursuit cette spécialiste de l'autisme. «Ça fait des enfants qui peuvent dire "je veux du jus", mais qui sont incapables de dire "j'ai soif". Ils sont capables de dire qu'il est temps de manger quand Passe-Partout est terminé, mais ils ne savent pas qu'ils ont faim. Ils ne savent pas que le glouglou intérieur signifie qu'ils ont faim. Alors, si Passe-Partout passe le samedi matin à 8h et qu'il finit à 8h30, ils vont faire une crise si on ne leur donne pas à manger.»

Saccade est un programme d'adaptation qui vise à déverrouiller les facultés perceptives des autistes, souvent plus performantes que la moyenne, pour les aider à donner un sens à ce qui les entoure. Un projet-pilote démarrera sous peu dans une école montréalaise auprès d'un groupe d'enfants de quatre à sept ans. «L'idée, c'est de rendre l'enfant disponible aux apprentissages pour le retourner ensuite dans son quartier, une fois qu'il aura eu accès à son potentiel et saura comment l'utiliser.»

Cette approche fonctionne autant chez les tout-petits que chez les adultes. Mais attention, les résultats varient d'un individu à l'autre, et Saccade ne promet pas de miracles, insiste Mme Harrisson. «On ne guérit pas de l'autisme. On permet seulement aux autistes d'avoir accès à leur plein potentiel d'apprentissage, comme n'importe qui d'autre.» Elle cite l'exemple de cette petite fille de six ans qui, malgré des années de services intensifs, ne parlait pas, ne discriminait aucune information et n'avait aucune conscience de son environnement. Diagnostic: autisme avec déficit intellectuel profond.

«Soyons réalistes, cette enfant ne fait pas de phrases un an plus tard, raconte Mme Harrisson. Mais elle a commencé à dire des mots, à répondre au téléphone et à le passer à quelqu'un près d'elle. Elle a commencé à planifier. Elle peut ouvrir la lumière pour monter dans sa chambre. Et elle n'a aucun problème de déficience intellectuelle.»

Révéler des capacités intellectuelles cachées

L'équipe du Dr Laurent Mottron, spécialiste de l'autisme à l'hôpital Rivière-des-Prairies, a obtenu en mai dernier un important financement de la fondation Marcel et Rolande Gosselin pour développer des approches éducatives qui solliciteront elles aussi les capacités perceptives particulières des autistes par des projets-pilotes en collaboration avec le ministère de l'Éducation.

Actuellement, les méthodes thérapeutiques ou éducatives employées auprès des autistes n'utilisent qu'un système de punitions et de récompenses, qu'on appelle «l'intervention comportementale intensive». «Cette approche s'appuie sur l'idée que le matériel auquel on expose les enfants n'est pas intéressant pour l'autiste, et donc qu'il faut le rendre intéressant en l'associant à une émotion positive, comme un bonbon», explique le Dr Mottron, qui remet en doute l'efficacité d'une telle approche.

Pour favoriser l'apprentissage du langage, l'équipe du

Dr Mottron prévoit exposer les autistes à du matériel doté d'une certaine régularité, comme le langage écrit, que la perception des autistes capte très rapidement, souligne le professeur au département de psychiatrie de l'Université de Montréal. «On les amènera à manipuler du code écrit afin de mettre à contribution leur mémoire implicite, cette forme de mémoire qui s'acquiert à notre insu. Ainsi, par le simple fait qu'ils seront exposés à des formes régulières (des lettres, en l'occurrence), les autistes pourront mémoriser ces formes-là, et ce, même si le but de l'opération ne visera au départ qu'à reproduire des formes à l'aide de lettres, par exemple.»

Un autiste de deux ans qu'on oblige à faire quelque chose fera une colère terrible, fait remarquer le Dr Mottron. «Par contre, devant une caisse de jouets, il se mettra à faire des appariements, des séries par formes ou par couleurs. Si vous favorisez ces activités-là avec du matériel écrit, comme des lettres aimantées, vous le faites entrer dans un code, celui des lettres, dont il finira par détecter la régularité. Et à partir de là, on espère qu'il fera comme les autistes hyperlexiques qui passent quelques années à lire sans rien comprendre, apparemment, mais qui finissent par craquer le code. Et à l'âge de six ou sept ans, les autistes hyperlexiques réussissent à parler à partir de leur code écrit.»

Pour la conception de ces nouvelles approches éducatives, la neuropsychologue Isabelle Soulières, qui est membre de l'équipe du Dr Mottron, s'inspirera de certains éléments des matrices progressives de Raven, ce test qui mesure le raisonnement non verbal et auquel plusieurs autistes apparemment déficients obtiennent des scores particulièrement élevés. «Je cherche quels sont les éléments dans les matrices de Raven qui représentent les conditions optimales pour que les autistes révèlent et mettent en action leurs capacités intellectuelles cachées», indique-t-elle, avant de préciser que, dans les matrices de Raven, «il y a pour une part le fait que toute l'information dont on a besoin pour résoudre le problème est là, sur la feuille».

«On n'a pas besoin d'aller chercher de l'information ailleurs. Il y a aussi le fait que l'information est structurée et organisée. Le test consiste justement à découvrir cette structure, cette organisation, pour pouvoir trouver l'élément manquant des séries. Toute information présentée de cette manière-là devrait aider les personnes autistes», fait valoir Mme Soulières.

Le succès que certains autistes apparemment déficients ont remporté aux épreuves complexes du test de Raven fait dire aux chercheurs qu'il n'est pas nécessairement bon de simplifier l'information, «de ne donner qu'une petite information à la fois». «Je crois qu'il faut donner accès à plusieurs types de matériel et à plusieurs niveaux d'informations. Certaines personnes autistes ont appris à lire en regardant les encyclopédies de leurs parents. Cela ne nous serait pas venu à l'idée de donner une encyclopédie pour adultes à un enfant de quatre ans, alors que c'est justement ça qui peut déclencher l'apprentissage de la lecture chez un autiste», croit Isabelle Soulières.

Paru samedi le 10 octobre 2009 dans Le Devoir


Les forces de l'autisme Pauline Gravel
Édition du samedi 10 et du dimanche 11 octobre 2009
Mots clés : autisme, Éducation, santé, Québec (province)

Un test permet de constater une perception plus aiguisée chez les autistes

Des chercheurs de Montréal ont dévoilé un potentiel intellectuel insoupçonné chez nombre d'autistes apparemment déficients. Cette découverte ouvre la voie à de nouvelles approches éducatives.


Une nouvelle vision de l'autisme, qui considère ce comportement atypique non pas en termes de déficits, mais de capacités et de forces, fait de plus en plus d'adeptes dans la communauté scientifique. Cette nouvelle façon d'aborder l'autisme a permis notamment de révéler un potentiel intellectuel souvent insoupçonné chez des enfants qui, en apparence, semblaient atteints de déficience.

Au début, le Dr Laurent Mottron, directeur de la chaire de recherche Marcel et Rolande Gosselin en neurosciences cognitives fondamentales et appliquées du spectre autistique de l'Université de Montréal, était le «one man out», se rappelle Isabelle Soulières, chercheuse et clinicienne à l'hôpital Rivière-des-Prairies. «Certains experts concédaient du bout des lèvres que les autistes étaient peut-être bons en perception, mais ils s'empressaient d'ajouter que cela résultait sûrement d'un déficit ailleurs. Or, de plus en plus de gens se rendent compte qu'il s'agit de vraies forces et qu'on pourrait en tirer profit. La vision du Dr Mottron commence à être reconnue comme un des grands modèles pour essayer de comprendre l'autisme.»

L'équipe du Dr Mottron a d'abord découvert que certains autistes muets, qui avaient été diagnostiqués comme déficients intellectuels modérés en raison de leur très faible performance au test de quotient intellectuel standard (échelles de Wechsler), atteignaient par ailleurs des résultats exceptionnels au test des matrices progressives de Raven, un autre test d'intelligence, mesurant plus particulièrement le raisonnement non verbal. Le test de Raven se compose d'épreuves qui consistent, par exemple, à trouver l'élément manquant d'une série de figures plus ou moins différentes selon le degré de complexité de l'épreuve.

Le score que ces autistes apparemment déficients décrochaient au test de Raven correspondait bien souvent à une intelligence supérieure. Et, en plus de réussir les épreuves les plus difficiles du test, les autistes parvenaient souvent à trouver la solution beaucoup plus rapidement que les personnes dites normales, ajoute Isabelle Soulières. «Plus les épreuves devenaient difficiles, plus ils avaient un avantage sur nous au niveau de leur temps de réponse», précise la neuropsychologue, qui a par la suite voulu savoir si les autistes utilisaient des zones différentes de leur cerveau pour effectuer le test. Pour ce faire, elle a soumis des autistes et des volontaires servant de contrôles au test de Raven pendant qu'ils étaient dans un scanner. L'imagerie par résonance magnétique a alors révélé que les autistes sollicitaient beaucoup plus activement les aires visuelles perceptives du lobe occipital (assurant le traitement de l'information visuelle) que les témoins. Ces derniers utilisaient quant à eux davantage les lobes frontaux où sont logées des zones permettant de tester consciemment des hypothèses.

Comme le raisonnement langagier leur pose problème, les autistes réussissent habituellement moins bien aux épreuves de QI standard qui, contrairement aux matrices de Raven, font intervenir le langage autant dans les questions que dans les réponses, poursuit le Dr Mottron, rappelant que, généralement, les personnes dites typiques obtiennent quant à elles des résultats équivalents aux deux types de test.

«Le test de Raven réussit mieux à révéler le potentiel intellectuel des autistes. En clinique, il nous permet d'évaluer les véritables capacités intellectuelles d'une personne autiste. Il permet ainsi d'ajuster nos attentes, et dans plusieurs cas de ne pas abandonner, car la personne a un potentiel qu'il faut juste trouver le moyen d'aller chercher», souligne Isabelle Soulières.

Une perception plus aiguisée

Pour les chercheurs, l'ensemble de ces résultats indique clairement que les autistes font les choses autrement. «Alors que les normaux résolvent les matrices de Raven en se parlant dans leur tête, les autistes font plutôt appel à la perception pour effectuer leur raisonnement», résume Isabelle Soulières. Ce qui fait dire au Dr Mottron que les autistes sont dotés d'une «perception intelligente».

La perception des autistes est en effet très aiguisée. Ils ont des aptitudes supérieures en «discrimination unidimensionnelle, le plus bas niveau cortical, qui est exécutée par les aires auditive et visuelle primaires». Ils arrivent par exemple à discriminer la hauteur sonore, une dimension qui intervient dans de nombreuses opérations cognitives auditives telles que le traitement de la musique, du langage et des bruits. Les autistes sont également meilleurs dans la détection de patrons (figures visuelles ou sonores) masqués par d'autres, qui correspond à un niveau de perception supérieur se rapprochant de l'intelligence, fait remarquer le Dr Mottron tout en précisant que les autistes arrivent à détecter plus aisément «les règles qui régissent la cooccurrence de certains éléments de ces patrons, à condition bien sûr qu'ils soient d'une suffisante régularité». En musique notamment, ils arrivent plus facilement que nous à reconnaître un thème récurrent qui est reproduit avec certaines variations.

Les autistes possèdent aussi une aptitude particulière dans les opérations -- encore plus complexes -- de transposition qui consistent à reconnaître des isomorphismes (ou similitudes entre des substrats différents), comme notamment les règles structurales de la musique baroque ou de jazz.

«Un exemple de l'utilité de la détection de patrons -- ou de reconnaissance de formes complexes -- est la capacité pour un enfant autistique de reconnaître et d'apprendre des lettres et des chiffres très tôt, avant même un enfant normal. Si vous mettez du matériel imprimé à la disposition d'autistes, un certain nombre d'entre eux apprendra à lire deux ans avant les autres», fait remarquer le Dr Mottron.

L'équipe de l'hôpital Rivière-des-Prairies cherche à comprendre comment les autistes en milieu naturel vont être happés par un certain type d'information, en déceler les régularités et les faire fonctionner. «Notre rêve sera de partir de cette découverte pour favoriser l'apprentissage de la lecture. Car un autiste mutique qui lit, qui a accès au langage écrit, verra sa vie transformée», lance le Dr Mottron avant de parler de ces autistes qui semblent atteints d'une déficience intellectuelle prononcée, mais qui arrivent à déceler des cooccurrences de lettres et à faire la correspondance entre un texte écrit et ce qu'ils entendent lorsque quelqu'un le lit à haute voix. «Ils détectent ces régularités indépendamment du sens, contrairement aux normaux qui en sont incapables. Cette aptitude de comprendre profondément les régularités d'un code qu'on ne comprend même pas est particulière aux autistes qu'ils appliquent à la lecture lorsqu'ils sont exposés à du matériel écrit sans en connaître le sens.»

«Nous n'avons jamais prétendu que nos découvertes valent pour tous les autistes. Mais nous avons appris qu'il y a un nombre plus important qu'on ne le pensait d'autistes mutiques qui savent lire. Nous pensons que la capacité virtuelle d'apprendre à lire doit exister chez tous les autistes sans lésion cérébrale avant qu'ils apprennent le langage oral», affirme le Dr Mottron.

Cette caractéristique est, à ses yeux, très importante étant donné qu'aujourd'hui nous disposons de machines qui peuvent transcoder de l'écrit en oral. «Un autiste pourrait ainsi très bien taper un texte sur le clavier d'un ordinateur et ainsi produire un langage oral qui soit tout à fait compréhensible par son entourage», croit-il. Une communication serait ainsi enfin possible pour la personne autiste qui jusque-là était enfermée dans sa bulle.

 


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